Le débat brûlant du moment en Tasmanie concerne le projet de construction d’une pulp mill – une usine qui transforme le bois en pâte à papier – à côté de Launceston, plus au Nord de l’île. On en parle beaucoup dans les médias : un reportage y était encore consacré sur une chaîne nationale pas plus tard que dimanche soir, ‘Pulp Friction’. Ca a du bon de vivre avec une coloc qui a des bons goûts niveau émissions et séries télé… spéciale dédicace à Elsa et Florence asphyxiées par les DVDs de Happy Feet ou autres ! D’ailleurs, ça vient de là l’attirance d’Elsa pour les pingouins !?
Il faut savoir que la Tasmanie est là où historiquement, les débats environnementaux ont été engagés pour la première fois : c’est ici que les Greens sont nés. A l’époque, l’affaire concernait un projet de barrage hydroélectrique sur la Gordon River, et finalement, c’est le gouvernement du Commonwealth lui-même qui a interdit la construction projetée par l’Etat de Tasmanie. Les tasmaniens aiment leur île, et on les comprend : les trois quart de sa superficie sont protégés et on trouve ici une des seules parties du monde quasiment vierge de l’activité humaine : le Southwest National Park.
Donc nécessairement, le projet de créer une telle usine – la plus grande du genre en Australie qui plus est – qui augmentera l’activité forestière lève les protestations. Il faut savoir que beaucoup de tasmaniens se plaignent déjà de l’industrie forestière qui balafre par endroit le paysage. L’implantation d’une telle usine impliquera un pic d’activité. C’est le premier problème. Les associations craignent également qu’une exploitation plus intensive des forêts tasmaniennes ne conduise à l’extinction d’une espèce d’aigle présente dans la région.

Mais les habitants ont d’autres craintes au niveau environnemental. Il faut savoir que Launceston – la ville à côté de laquelle la construction est envisagée et qui se trouve être également la deuxième ville de Tasmanie – souffre déjà d’une pollution atmosphérique un peu plus élevée qu’ailleurs de par sa situation topographique si j’ai bien compris. Les rejets de l’usine élèveraient encore plus les taux de polluants atmosphériques, impliquant les problèmes respiratoires qu’on connaît chez les personnes à risque.
Pour son bon fonctionnement, l’usine doit être construite sur les bords d’une rivière : il s’agit ici de la Tamar River. Or le long de cette rivière, c’est une des régions viticoles de Tasmanie les plus connues et réputées (je pense qu’Elsa et Florence confirmeront : il était bon ce Sauvignon Blanc, non ?), beaucoup de viticulteurs voient d’un mauvais œil l’implantation d’une telle usine à proximité de leurs vignes.
L’usine rejettera des produits toxiques dans la rivière elle-même. La Tamar River se jette dans le Bass Strait, la mer qui sépare la Tasmanie du reste de l’Australie et qui est un lieu de pèche, notamment pour les coquilles St-Jacques (et on ne touche pas aux coquilles St-Jacques ! D’ailleurs, la tarte aux noix de St-Jacques est une spécialité locale, c’est dé-li-cieux !). Les pécheurs craignent ainsi une baisse de leur production. Le Bass Strait est aussi le lieu de vie de lions de mer, très sensibles à la pollution. Donc avoir des lions de mer, c’est plutôt bon signe mais les plus pessimistes redoutent un déplacement de population si la pulp mill voit le jour.
Au final, une bonne partie de la population s’oppose à la construction de cette déjà célèbre pulp mill. Plus de 11,000 personnes ont manifesté leur mécontentement le 16 juin dans les rues de Launceston, une ville qui ne compte même pas 70,000 habitants.
Photos prises sur le site web de The Wilderness Society.
Ce qui énerve d’autant plus les Tasmaniens, c’est que leur gouverneur, Lennon, fait copain-copain avec le PDG de Gunns, l’entreprise qui veut implanter l’usine. L’attitude de Lennon qui souhaite faire passer le projet au plus vite ne fait qu’amplifier les spéculations. Ainsi, les pancartes ‘Corruption’ fleurissent dans les manifestations. L’Etat considère même le projet comme déjà enterré : 60 millions de dollars ont déjà été dépensés pour refaire la route qui desservira la future usine (en même temps, cela semble nécessaire : si la pulp mill voit le jour, ce sera un camion toutes les trois minutes selon les écologistes).
Le lobbying forestier est très puissant en Tasmanie. Un chercheur de chez CSIRO a émis des réserves sur le projet en déclarant qu’il menaçait la santé publique tel qu’il était prévu. Un employé de Gunns a alors appelé CSIRO pour leur demander de faire taire le chercheur. Pour évaluer les conséquences d’une telle construction, la compagnie elle-même doit dresser un bilan. Mais la firme l’a bâclé au bout de trois ans car cela prenait trop de temps. Néanmoins, ils continuent d’affirmer que la pulp mill est respectueuse de l’environnement, ce qui est remis en cause par plusieurs organismes ici. La commission de la planification et du développement liés à l’utilisation des ressources naturelles doit s’occuper de se pencher sur la question et c’est elle qui donnera le feu vert ou non pour le projet. Pour le moment, le processus est bloqué parce que la commission a jugé que l’étude de Gunns comportait trop d’erreurs et d’omissions.
Est-ce que le Commonwealth lui-même prendra part au débat comme par le passé et interdira la construction de la pulp mill ? Peu de personnes y croient, d’autant plus que c’est le début des campagnes électorales pour les fédérales en Australie.
Mais comme dans tout débat, la Tasmanie compte beaucoup de pro-pulp mill qui s’appuient sur l’argument économique. Certains diabolisent même les Verts en contre-tout-développement : des écriteaux : ‘Je déteste les Verts’ font leur apparition. J’espère que ça vous donne un aperçu de la situation tendue qui règnent ici. L’implication des tasmaniens se retrouvent dans les autocollants sur les voitures : le très répandu ‘Save Tassie Forests’ affronte le ‘Our Future Our Jobs’ et les badges sur les manteaux fleurissent : mention spéciale au ‘Kill Mill’, j’ai apprécié le jeu de mots !
La position des pro-pulp mill est tout à fait compréhensible. En effet, la Tasmanie a connu ces dernières décennies beaucoup de fermetures d’usine, générant ainsi des espèces de villes-fantômes, surtout dans le nord de l’île. Pour les gens qui y habitent, la construction de la pulp mill représente l’espoir d’avoir de nouveau des opportunités d’emploi dans la région. L’économie de la Tasmanie n’est pas au mieux de sa forme et beaucoup migrent sur le Mainland, là où se trouve le travail.
Cependant, l’argument économique peut être remis en cause si les craintes des associations environnementales se vérifient dans les domaines de la pêche, de la viticulture et de l’agriculture également (car les agriculteurs subissent de plus en plus de pression de la part du lobbying forestier). Le tourisme joue également un rôle très important dans l’économie locale et la Tasmanie mise avant tout sur l’éco-tourisme. Ainsi, est-ce bien judicieux de mettre une usine polluante à côté de zones protégées ? La pulp mill ne serait-elle pas un atout pour l’économie qu’à court terme seulement ? Finalement, est-ce que dire oui à la pulp mill, ce n’est pas créer des emplois pour en supprimer d’autres ?
Comme vous le voyez, il suffit de vivre ici deux mois pour s’être déjà bien penché sur la question et avoir son avis sur la chose ! Ce qui permettrait de faire avancer le débat, c’est déjà une étude d’impact environnemental détaillée (faudrait soumettre l’idée à la direction des études de l’EIVP) : en effet, Gunns proclame que leur usine est verte, mais ils ne savent pas le prouver ! Et de l’autre côté, les écologistes s’affolent sur les conséquences environnementales qui selon eux seraient désastreuses !
L’image que chaque parti a sur l’autre : les pro-pulp mill ne voient que l’aspect économique et pensent naïvement qu’une telle usine ne serait pas envisagée si les conséquences seraient dramatiques pour l’environnement et les écolos imaginent que ce serait la fin du monde sur l’île ! Des personnes plus modérées pensent que c’est peut-être la localisation qui pose problème : simplement, le site est parfait pour Gunns au sens où on est proche du Bass Strait pour les bateaux et les forêts à exploiter sont toutes proches.
Personnellement, je pense que si les conséquences sur l’environnement sont telles que les associations l’énoncent – ce que je crois – ce serait une énorme erreur que de donner le feu vert à la pulp mill. Premièrement, l’environnement serait une nouvelle fois la victime de l’activité humaine : comment aujourd’hui, à une époque où on a conscience environnementalement parlant de nos actes, on peut encore envisager de tels projets ? Deuxièmement, le bien sur l’économie locale ne serait que temporaire, au sens où l’économie de la pêche entre autres – mais aussi de tout ce qui touche à la production de produits naturels locaux – en souffrirait et que des pertes d’emploi en découlerait. Troisièmement, un problème de santé publique pourrait survenir. Plus largement, je pense qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Simplement, pour pouvoir prendre une décision efficace et juste, il faudrait avoir toutes les cartes en main et dresser un bilan environnemental complet. Pas mal de Tasmaniens ne croient plus en leur gouvernement qu’ils estiment corrompu par le lobbying forestier. Dès lors, la bonne attitude que le gouvernement devrait adopter est de convaincre la population en leur prouvant que la pulp mill n’aura pas de conséquences néfastes. Pour le moment, il se contente de se braquer en voulant faire passer le projet au plus vite. Un bon gouvernement ne fait passer les choses par la force, il convainc l’opinion publique qu’il prend les bonnes décisions. Dans le doute, il est normal de craindre le pire et donc, de s’opposer à la pulp mill. En l’état actuel des choses, je suis donc contre… et je suis sûr que le gouvernement tasmanien aura à cœur de prendre en considération l’avis du Frenchie de passage !
Et ça y est, c’est le drame, deux mois ici et je prends part au débat : je crois que je suis en train de devenir un vrai petit Tasmanien d’adoption : vivement que je retrouve la superficialité de ma vie parisienne !
Et bon anniversaire à Pépère pour ses 85 ans ! Je trouve ça assez marrant d’ailleurs que le seul billet un peu politique du blog tombe aujourd’hui !
Et pour les plus fidèles lecteurs, ne vous inquiétez pas : demain, je vais à une soirée de dégustation de bières donc le blog sera plus joyeux en toute logique !
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